27 – FANTÔMAS EST ARRÊTÉ

— Monsieur Fandor, je suis tout à fait de votre avis !...

Le journaliste, en entendant ces paroles, tournait la tête et, déjà en pleine possession de son sang-froid, déjà prêt à recommencer la lutte de bout en bout s’il le fallait, questionna :

— Qui êtes-vous ?

L’homme, le plus naturellement du monde, eut un large sourire :

— Ah ça ! tu ne me reconnais pas ?

Il enleva sa perruque, s’éclaira lui-même du bougeoir qu’il tenait à la main, déclina plaisamment ses titres et qualités :

— Juve, ancien inspecteur de la Sûreté, ancien mort, actuellement policier amateur...

Fandor ne put s’empêcher de bondir :

— Vous, vous Juve. Et dire que je vous avais soupçonné...

Mais les deux banquiers ne le laissèrent pas continuer sa phrase :

— Que faites-vous ici ?

Juve sourit :

— De l’art, répondit-il. Depuis ses débuts, l’affaire Dollon m’intéresse, je la suis, j’en cherche le secret par dilettantisme !...

 Abasourdi, Fandor questionnait :

— Comment êtes-vous ici, Juve ?

— Ah ! Fandor, comment ? Ça, c’est un mystère ! Toi, tu as fait dans cette affaire des découvertes véritablement sensationnelles, moi, j’avoue que j’ai pataugé. C’est un raisonnement qui t’a conduit ici. Ce sont tout bonnement les faits qui m’y ont mené. Tu sais que je filais la bande des Chiffres ? Tu sais que, dans la peau de Cranajour, j’étais intime avec ces coquins ? Étonne-toi donc, maintenant, que je me sois aperçu que mes compagnons de misère trafiquaient avec la banque Barbey-Nanteuil, qui, bien entendu, ne s’en doutait pas. Étonne-toi que j’aie éprouvé le besoin de visiter cette banque !... Hier, d’ailleurs, je t’ai vu entrer ici et n’en point ressortir. Tu devais avoir tes raisons pour agir ainsi. J’ai décidé d’être près de toi pour t’aider, le cas échéant. Je me suis donc fait passer pour ouvrier des lignes téléphoniques, ce qui m’était facile, car je suis bon électricien... Enfin, quand j’ai vu que tu t’apprêtais à coucher ici, je me suis arrangé pour feindre un faux départ et me cacher dans la maison. Tout à l’heure, tu as appelé au secours, je suis accouru, naturellement.

— Comme nous, remarqua M. Barbey en regardant son associé.

M. Nanteuil, lui, se contentait d’approuver de la tête. Il ajouta :

— Hélas... encore une fois le criminel s’est dérobé... Fantômas, puisque Fantômas il y a, était là tout à l’heure, et il s’est enfui...

Et le banquier montrait la fenêtre brisée par où, en effet, visiblement, l’assassin, à la faveur du tumulte, avait réussi à s’échapper. Mais le journaliste et le policier, d’un même mouvement, haussaient les épaules :

— Vous croyez, monsieur Nanteuil, questionna le journaliste, que Fantômas soit sorti de cette pièce ?

— Dame ! riposta le banquier interloqué...

Juve demanda :

— Et par où est-il parti, d’après vous ?

Nanteuil tendit le bras :

— Mais... par là... par cette fenêtre... Vous voyez bien qu’il a cassé les carreaux ?... tenez, sa cagoule est même restée accrochée à la vitre brisée...

Jérôme Fandor venait de s’étendre dans un fauteuil. Il semblait s’amuser infiniment. D’un geste, il demanda le silence à Juve et, se tournant vers M. Nanteuil :

— Je puis vous assurer, cher monsieur, que Fantômas n’est pas sorti par cette croisée...

— Parce que... ?

— Parce que cette fenêtre a tout bonnement été brisée par la chaise que voici, chaise qu’il a lancée dans les carreaux dans l’espoir de donner le change et précisément pour faire croire à sa fuite de ce côté... Remarquez d’ailleurs, pour mieux vous convaincre de la vérité de mes paroles, que cette chaise est encore parsemée d’éclats de verre... tenez, il y a même un petit éclat incrusté dans le bois...

— Mais cela ne prouve rien... Fantômas a brisé le carreau comme il l’a pu, et puis il est sorti par là...

— Dans ce cas, comment expliquez-vous, cher monsieur Nanteuil, d’abord qu’il ait pris la peine de retirer sa cagoule, et ensuite qu’il n’y ait, voici le jour, vous pouvez vous en assurer vous-même, je ne l’ai pas vérifié, mais je vous le certifie d’avance, aucune trace de pas dans la plate-bande située en bas de la fenêtre ? Elle est cependant assez large pour qu’un homme, sautant d’ici, n’ait pu éviter, en tombant, d’y laisser la marque de ses pas ?

M. Barbey paraissait accablé :

— Encore un sortilège, dit-il. Si Fantômas ne s’est point échappé par là, par où a-t-il pu s’enfuir ?

Jérôme Fandor articula nettement :

— Fantômas n’a pas pu s’échapper !...

— Cependant, il ne peut pas être dans la pièce ?... Où se serait-il caché ?

De sa même voix froide, Fandor répondit encore :

— Il n’est pas caché dans la pièce...

— Vous croyez donc qu’il s’est enfui dans la maison ?

Usant toujours du même ton, Jérôme Fandor affirmait :

— Il n’est pas caché dans la maison. Au plus fort de la lutte, j’ai continuellement songé à guetter la direction de l’homme qui me serrait à la gorge. Je suis certain qu’au moment où j’ai tiré je me trouvais adossé à la porte, je barrais le passage... la dernière poussée m’a d’ailleurs jeté contre cette porte... nul n’est sorti par là comme nul n’est sorti par la fenêtre...

Le ton du journaliste était d’une absolue conviction ; M. Nanteuil en fit la remarque :

— Mais si vous êtes certain de tout cela, monsieur Fandor, si vous êtes assuré que nul ne s’est enfui ni par la fenêtre ni par la porte, par où voulez-vous que soit passé Fantômas ?...

Jérôme Fandor, pour toute réponse, quitta son fauteuil.

Il prit, sur la table le bougeoir que Juve avait placé et marcha vers une grande glace où, soigneusement, il examina son cou.

— Très curieux, fit-il à voix basse. Voyez donc, monsieur, l’homme qui a voulu m’étrangler, tout à l’heure, était Fantômas... nous l’avons vu... Or, cet homme avait une blessure au doigt, ou plutôt a dû me blesser moi-même, ce qui fait qu’il a laissé sur mon col la trace de son pouce taché de sang. Vous devinez quelle est cette trace ?

D’un même mouvement, Barbey, Nanteuil et Juve se précipitaient vers le journaliste...

Et Jérôme Fandor leur montrait en effet une petite tache rougeâtre tranchant sur la blancheur du col, trace de doigt si caractéristique, que les deux banquiers eurent un tremblement dans la voix et s’écrièrent :

— Encore l’empreinte de Jacques Dollon !...

Un long silence pesa sur la pièce où, désormais, les quatre interlocuteurs se regardèrent angoissés.

Fandor sifflota bientôt une valse populaire. Juve souriait... M. Barbey, le premier, fit effort sur lui-même :

— Pardieu, dit-il, Jacques Dollon était ici tout à l’heure !... c’est certain ! Vous dites, monsieur Fandor, qu’il n’est point sorti ni par la porte ni par la fenêtre ; donnez-nous, par pitié, l’explication de ce mystère ?...

Mais Jérôme Fandor se contentait de sourire :

— Croyez-vous donc que je la connaisse ?...

M. Nanteuil, à son tour, piétinait d’impatience :

— Mais, sapristi, si vous ne savez rien, ne perdons pas de temps, commençons l’enquête, fouillons la maison, fouillons le jardin...

Fandor continua, ironique :

— Et prévenons la police ? Eh bien, non, monsieur Nanteuil, nous ne fouillerons rien du tout, si vous m’en croyez. Comment, voici trois mois que nous nous débattons, que nous luttons contre le plus affolant des mystères, que nous n’arrivons à rien de certain, que nous poursuivons un assassin qui nous échappe toujours... et, pour une fois où nous parvenons à un fait précis, à une réalité indiscutable, nous irions nous exposer à embrouiller les choses ?

— Que voulez-vous dire ? demanda M. Barbey.

— Écoutez, reprit Fandor : il y a quelques minutes, j’étais seul dans cette pièce, Jacques Dollon y est entré, puisque je porte au cou l’empreinte de ses doigts. Jacques Dollon était Fantômas, puisqu’il l’a crié lui-même, alors qu’il pensait sortir vainqueur de la lutte. Jacques Dollon-Fantômas n’est pas sorti d’ici, ni par la fenêtre ni par la porte. D’autre part, vous êtes entrés, vous M. Barbey, vous M. Nanteuil, et vous Juve. Il faut donc forcément, puisque des personnages sont entrés et que nul n’est sorti, que le personnage Jacques Dollon-Fantômas soit entré parmi vous et qu’il soit resté ici entre ces quatre murs !...

D’un même mouvement, Barbey et Nanteuil protestèrent. Juve continuait à sourire.

— Croyez-vous donc... ?

Mais Jérôme Fandor ne les laissa pas achever :

— Je ne crois rien, dit-il, je sais que moi, Jérôme Fandor est moi, et que je ne suis pas Jacques Dollon. Juve sait qu’il est Juve, et qu’il n’est pas Jacques Dollon ! Vous, monsieur Barbey, vous, monsieur Nanteuil, vous savez qui vous êtes et qui vous n’êtes pas. Nul de nous ne peut laisser des empreintes semblables à celles de Jacques Dollon. Mais, je sais aussi que Jacques Dollon est entré ici et qu’il n’en est pas sorti... voilà tout ce que je sais !

— C’est de la folie ! monsieur !...

Mais Juve félicita Fandor :

— De la logique ! disait-il. Tu es très fort, petit...

Et le journaliste poursuivait :

— Donc, si Jacques Dollon n’est pas sorti, il est ici ; il faut qu’on l’arrête, et pour qu’on l’arrête il faut prier M. Havard d’arriver au plus vite. Jacques Dollon, c’est Fantômas, ou plutôt Fantômas c’est Jacques Dollon. M. Havard n’hésitera pas à se déranger en personne pour une telle capture. Je vais immédiatement l’appeler sans quitter cette pièce, messieurs, grâce à ce téléphone.

En profitant de l’ahurissement de ses auditeurs, Jérôme Fandor, en effet, téléphona à la Sûreté, parlementa avec l’inspecteur de garde, obtint qu’on prévînt M. Havard, à qui, quelques minutes après, par le fil, laconiquement, il contait les derniers incidents, terminant son récit par ces paroles :

— J’ai fermé moi-même à double tour la porte de la pièce où l’aventure vient de se passer. Nul n’est sorti, nul n’en sortira avant votre arrivée, je vous en donne ma parole d’honneur. Venez d’urgence. Amenez avec vous un serrurier pour faire ouvrir la grande porte de l’hôtel, pour faire sauter aussi la porte de la chambre où nous sommes, car je ne veux à aucun moment cesser de surveiller la pièce où je ne vois pas Fantômas-Jacques-Dollon, mais où, je vous le répète, il faut qu’il soit.

Et Jérôme Fandor, écoutant la réponse du chef de la Sûreté, la répétait à ses compagnons :

— Dans un quart d’heure, M. Havard sera ici... Dans un quart d’heure, nous assisterons, messieurs, à l’arrestation de Fantômas, du plus monstrueux bandit qui ait jamais existé...

M. Barbey ne put s’empêcher de railler un peu :

— Il me semble que vous vous avancez trop. Tout est plus mystérieux que jamais, et voilà que vous parlez d’arrestation...

Or, à la phrase du banquier, Fandor éclata de rire :

— Mais que voyez-vous donc de si mystérieux, maintenant ?

Et Jérôme Fandor avait posé cette extraordinaire question avec une si tranquille assurance, que M. Barbey en demeura interloqué.

— Ce qu’il y a de mystérieux ? mais tout ! Savez-vous seulement les mobiles qui ont fait commettre les différents crimes de Fantômas-Dollon ?

Ce fut Juve qui répondit :

— Oh ! cela, parfaitement, ils sont limpides... Mme de Vibray a été ruinée et s’est réellement suicidée parce que, mon Dieu, vous m’excuserez, n’est-ce pas ? – parce que les opérations de Bourse que vous lui aviez conseillées n’avaient pas réussi... Elle s’est empoisonnée et est allée mourir chez Jacques Dollon, qu’elle aimait peut-être en secret... La fatalité a voulu que, ce soir-là, des assassins se soient introduits chez ce jeune peintre... ils ont profité de ce premier cadavre pour se créer un alibi et préparer la mise en scène qui devait égarer la justice et faire croire au meurtre de Mme de Vibray, puis au suicide de son assassin... Malheureusement, Dollon a été découvert avant que le poison ait achevé sur lui son œuvre, et Dollon a été arrêté... Vous devinez l’affolement des coupables ? Dollon les a vus... il va parler... il va les dénoncer... Bien ! ils le tuent !...

— Mais Jacques Dollon vit, puisque ses traces se trouvent partout !...

Ce fut Jérôme Fandor qui répondit à Barbey :

— Ils tuent Jacques Dollon, puisqu’il est établi formellement que Jacques Dollon a été vu mort, et une fois qu’ils ont tué Jacques Dollon, ils songent qu’un mort ne peut pas être arrêté par la police, et ils acceptent ce mort dans leur bande... C’est lui qui volera le collier de la princesse Danidoff...

— C’est du délire !

— Tout cela est établi, monsieur Nanteuil ! C’est lui aussi qui volera les millions dans la rue du Quatre-Septembre, vol sensationnel qui aurait ruiné votre banque, messieurs, si cette émission n’avait été assurée, ce qui fait que vous n’avez rien perdu dans cette affaire et que même grâce à une ingénieuse combinaison d’assurances, vous y avez gagné ! À ce sujet, j’ajouterai encore que, si j’étais membre de la bande, je vous écrirais pour vous proposer de vous restituer les lingots disparus. Ils sont d’écoulement difficile pour des voleurs. Vous pourriez les racheter, en faire de la fausse monnaie, par exemple, ce serait tout bénéfice... pour vous !...

— Je vous admire de plaisanter, dit M. Nanteuil.

— En effet, admirez-moi ! Ce coup fait, les voleurs se souviennent qu’ils ont oublié, chez Élisabeth Dollon, un papier compromettant ou quelque chose d’analogue... ils envoient le mort Dollon le chercher, et celui-ci tente d’assassiner sa sœur, lorsque j’arrive... et ouvre à temps les fenêtres... Sur ces entrefaites surviennent une série de combinaisons de Bourse qui font que, si Thomery venait à disparaître, la banque Barbey-Nanteuil réaliserait d’importants bénéfices... En hâte, les assassins se débarrassent d’un complice qui les gênait : ce butor de Jules, le domestique de la rue Raffet, et ils envoient Dollon tuer Thomery. Après quoi, naturellement ils décident de venir voler dans vos bureaux qui regorgent d’or, car, sans ce dernier vol, ce serait votre banque qui, chargée des titres de Thomery, payerait aux spéculateurs les différences encaissées la veille. À propos, messieurs, la mort de Thomery vous a rendu un grand service... vous aviez de fortes positions sur Thomery ; sans sa mort, qui vous enrichit, il vous fallait régler vos ventes à terme et vous perdiez plus encore que vous ne gagnez en ce moment du seul fait de sa disparition !... Je pense que vous êtes très reconnaissants à Jacques Dollon de ce qu’il a fait pour vous ?...

M. Nanteuil, en entendant ces derniers mots, venait de se lever. Il marchait vers le journaliste et lui demandait, d’une voix frémissante :

— Et moi, je pense, monsieur Fandor, que vous avez une étrange façon d’expliquer l’affaire Dollon... vous affirmez que ce peintre est mort, et vous le faites agir comme s’il vivait !... D’ailleurs, j’ai compris vos paroles ! En vérité, ce que vous venez de dire est insensé ! À chaque crime, vous avez mêlé notre Banque ; vous l’avez montrée intéressée à tous les vols...

Mais Jérôme Fandor calma le banquier :

— De grâce, disait-il, ne vous emportez pas ! Il est vrai que vous avez gagné à tous ces crimes, depuis celui de Mme de Vibray, qui peut-être vous aurait intenté un procès pour votre aventureuse gestion de sa fortune, jusqu’à celui de Thomery, qui provoque une baisse de ses titres, si avantageuse pour vous... Mais c’est là, sans doute, coïncidence pure et simple, puisque vous n’êtes pas Fantômas, puisque vous n’êtes pas Jacques Dollon, puisque vous ne pouvez pas imiter la trace de son pouce. Je n’ai parlé ainsi, croyez-le bien, que pour montrer l’enchaînement constant de toutes ces affaires qui se passent dans un milieu assez restreint et où vous comptez pas mal de relations... Je disais...

Mais Jérôme Fandor s’interrompait soudain :

— Entendez-vous ? on monte l’escalier. Voici M. Havard !...

Et comme, dans un geste naturel d’impatience, les deux banquiers se levaient pour se diriger vers la porte de la pièce, le journaliste ajouta encore, gouailleur, selon son habitude :

— Ne bougeons plus. De grâce ne bougeons plus. Recevons le chef de la Sûreté dans l’exact appareil où nous avons reçu, il n’y a pas une heure, la visite de celui qu’il a mission d’arrêter...

On entendit derrière la porte des paroles échangées à voix brève. M. Havard fit crocheter la serrure. Il entra bientôt et, se précipitant vers le journaliste :

— Eh bien ! j’ai suivi en tous points vos instructions, mon cher Fandor... Ah ! vous êtes là aussi, Juve ?... Alors ? parlez. Avez-vous du nouveau depuis votre extraordinaire communication téléphonique ?... Que me disiez-vous ?

Jérôme Fandor semblait reprendre la phrase interrompue par l’arrivée du chef de la Sûreté :

— Je disais, monsieur Havard, que l’assassin était entré dans cette pièce et n’en était sûrement pas sorti... qu’il était ici...

— Ici ?

M. Havard, du premier coup d’oeil avait parfaitement reconnu les deux banquiers, et sa question trahissait une certaine incrédulité qui piqua Fandor.

Le journaliste répliqua :

— Ici, oui ! parfaitement. Parce qu’il est impossible qu’il ait quitté cette pièce ! D’ailleurs, vous allez pouvoir vous-même vous en convaincre. Monsieur Nanteuil, rendez-moi donc le petit service de dessiner le plan du premier étage de votre maison ?...

Le banquier se levait, allait s’asseoir à son bureau dans l’angle de la pièce :

— Je suis à votre disposition...

Et il commença de tracer un plan, assez grossier, des divers appartements qui composaient le premier étage de l’hôtel.

— Est-ce cela ? demanda-t-il.

Jérôme Fandor se leva vivement et se dirigea vers lui. Mais le journaliste était sans doute fort ému, malgré son calme apparent, car, en approchant du bureau, il trébucha soudain, manqua tomber, voulut se reprendre et cela de façon si maladroite qu’il renversa sur le sous-main tout le contenu d’un gros encrier...

— Attention ! fit M. Nanteuil qui, pour éviter d’être atteint par cette inondation d’un nouveau genre, s’était jeté en arrière, en équilibre sur sa chaise, les deux mains levées au-dessus du flot d’encre...

Le banquier répétait :

— Attention, monsieur Fandor, voici une nouvelle catastrophe !...

Mais il n’acheva pas sa phrase...

Rapide comme la pensée, Jérôme Fandor venait de se redresser et, avant que personne ait eu le temps de deviner ses intentions, il saisissait la main droite du banquier, l’appliquait de force dans l’encre répandue, puis, immédiatement après sur une feuille de papier buvard, où elle marquait son empreinte...

Fandor regarda l’empreinte à peine une seconde.

Comme un drapeau, il la brandit au-dessus de sa tête :

C’était l’empreinte de Jacques Dollon...

La main de M. Nanteuil, dont l’anthropométrie connaissait cependant les caractéristiques, venait de laisser l’empreinte de... Jacques Dollon...

Le geste du journaliste avait stupéfié. Juve s’élançait vers lui, criant :

— Bravo ! bravo !...

Pour M. Havard, il avait étrangement pâli et tout bas répétait :

— Je ne comprends pas !...

Seuls, peut-être, MM. Barbey et Nanteuil conservèrent leur sang-froid...

M. Barbey se leva et, regardant son associé :

— Je me doutais de cela, fit-il. Adieu…

Ce fut un cri d’horreur qui lui répondit.

Tirant de sa ceinture un poignard effilé, il venait de se l’enfoncer dans la poitrine jusqu’à la garde…

Tandis que Juve s’agenouillait auprès de l’homme écroulé, M. Havard ne perdait point de vue Nanteuil.

— Voici donc, commença-t-il, Jacques Dollon, le mort vivant !... Voici donc l’insaisissable Fantômas...

Mais le bandit paya d’audace et, reculant devant M. Havard :

— Pourquoi m’arrêtez-vous ? demanda-t-il ; pour cette empreinte ? Mais c’est le fait d’un escamotage de ce journaliste. Reprenez-moi une empreinte nouvelle, vous verrez bien si ma main est capable de laisser une telle trace !

Il tendit le poignet dans la direction du buvard, comme sollicitant une nouvelle expérience…

Jérôme Fandor marcha vers lui :

— Inutile ! dit-il de sa voix brève. J’ai vu votre mouvement... Voici deux heures que je le guette !...

Et, soulevant la manchette du banquier, il montra une sorte de mince pellicule affectant la forme d’un gant et de nature indéfinissable. Elle était fixée au poignet par un imperceptible élastique.

— Ceci, monsieur Havard, dit-il, c’est tout bonnement de la peau humaine ! de la peau humaine merveilleusement tannée et ayant conservé toutes ses caractéristiques... toutes ses stries. Vous devinez maintenant où elle a été prise ? quel cadavre a pu la fournir ?

M. Havard était blanc comme un linge.

— Le cadavre de Jacques Dollon ! murmura-t-il. C’est cela que vous voulez dire ?

Et, après une seconde de silence, le chef de la Sûreté continuait :

— Mais c’est insensé, c’est fou, cela. Comment imaginez-vous que ce misérable procédait ?

— De façon infiniment simple ! répondait Jérôme Fandor... Fantômas connaît à merveille les dangers que l’anthropométrie, science exacte par excellence, fait courir aux criminels. Il sait que toute trace dénonce l’assassin. Il sait qu’il est difficile de faire quoi que ce soit sans laisser des traces... et c’est pourquoi, chaque fois qu’il a eu à commettre un crime, il a eu soin de se ganter avec les mains de Dollon... Non seulement, de la sorte, il évitait qu’on pût l’identifier, lui, mais encore il s’arrangeait pour faire identifier Jacques Dollon... le mort !

M. Nanteuil voulait nier :

— C’est du roman-feuilleton, ce que vous nous contez là... Et d’ailleurs, comment y avez-vous songé ?

Fandor, goguenard, regardait le banquier :

— Fantômas, dit-il, n’essayez plus de nier ce qui n’est plus niable. Certes, je rends hommage à votre génie. Le truc, la ruse, est, en effet, inimaginable, et vous pouvez être fier de l’avoir inventée. Pour moi, je ne l’ai pas « imaginée » et peut-être ne l’aurais-je peut-être jamais trouvée si tout à l’heure, dans cette pièce, vous n’aviez commis l’imprudence de laisser ces traces sur mon col… personne n’était sorti, donc, le coupable nécessairement était là... Obligatoirement quelqu’un devait avoir les mains de Dollon... Comment ce quelqu’un pouvait-il avoir les mains de Dollon ? Parbleu, il a bien fallu que je songe à ces gants...

Et, comme il achevait ces mots, Jérôme Fandor se tourna vers le chef de la Sûreté :

— Monsieur Havard, déclarait-il, Mme la baronne de Vibray s’est suicidée à la suite d’un coup de Bourse exécuté par les Barbey-Nanteuil, ou même a été empoisonnée par eux, peu importe... Sa mort pouvait compromettre la Banque, on a transporté son cadavre chez Jacques Dollon et l’on a tenté d’empoisonner ce peintre pour détourner les soupçons de la justice. Vous savez que Jacques Dollon a été sauvé... C’était un témoin redoutable... bien. On l’a tué dans sa cellule avec la complicité d’un gardien quelconque avant que son innocence ait été reconnue... et, de plus, on a pris ses mains pour assassiner avec elles... Jacques Dollon est bien mort comme je l’ai toujours dit... et c’est Nanteuil qui a commis tous les crimes dont la seule vue de ces empreintes faisait soupçonner le malheureux Jacques Dollon. D’ailleurs, tous ces attentats ont profité aux Barbey-Nanteuil... Je disais tout à l’heure...

Et, tandis que Nanteuil demeurait cette fois anéanti devant les révélations si précises du journaliste qu’il ne pouvait songer à les contredire, tandis que Barbey, qu’on avait couché sur un lit, achevait de mourir, tandis que Juve approuvait à petits signes de tête les paroles de son ami, Jérôme Fandor faisait à M. Havard, le plus flegmatiquement du monde, le récit des mobiles de crimes qu’il avait eu, quelques minutes avant, l’audace de faire à Nanteuil lui-même.

— Quand je vous ai téléphoné, monsieur Havard, dit-il, j’étais déjà moralement certain de l’arrestation prochaine. Nul n’était sorti depuis le moment où les mains de Dollon avaient laissé des traces sur mon cou. Donc, quelqu’un avait les mains de Dollon. Or, les empreintes digitales de toutes les personnes présentes m’étaient connues, donc quelqu’un avait un moyen, un procédé pour changer en celles de Dollon ses propres empreintes. Quel pouvait être ce moyen ? Ce moyen qui devait être – vous comprenez ce que je veux dire – un moyen amovible ? Parbleu, il ne pouvait consister qu’en une paire de gants... une paire de gants de peau des mains de Jacques Dollon ! M. Nanteuil conservait obstinément ses mains derrière son dos. J’ai deviné que c’était lui qui, cette nuit, avait eu le rôle de Dollon, je me suis arrangé pour ne pas le laisser ôter ses gants, pour prendre devant vous leur empreinte... le reste se devine, n’est-ce pas ? L’empreinte prise, profitant du désordre, Nanteuil a arraché son gant qui, vous le voyez, une fois roulé, tient à peine la place d’une cigarette... Le jeter était dangereux, il l’a repoussé sous sa manche en faisant semblant d’arranger sa manchette, en usant de ce mouvement pour salir d’encre sa main dégantée et dissimuler sa ruse. Seulement, j’avais tout vu. Monsieur Havard, ce n’est pas seulement le faux Jacques Dollon que je vous dénonce, nous avons tout à l’heure, Juve et moi, compris qu’il était encore l’insaisissable Fantômas... Cette cagoule que voici en est l’irréfutable preuve. Il l’a avoué, d’ailleurs... Monsieur Havard, vous n’avez plus qu’à vous saisir de cet homme, Juve et moi, nous vous le livrons !...

La minute était angoissante au possible.

Juve et Fandor, d’un geste naturel à l’heure de cette victoire définitive, échangeaient une muette étreinte…

Devant eux, M. Havard s’avança, la main levée, vers Nanteuil, qui reculait.

— Fantômas, commença-t-il, au nom de la loi je vous arr...

Mais le mot s’étrangla dans, sa gorge...

Alors qu’il avançait encore d’un pas, Nanteuil, soudain, avait bondi en arrière, et sa main s’appuyait sur la moulure d’une boiserie.

Au même moment, M. Havard, comme empêtré dans un obstacle invisible, s’étala de tout son long sur le sol !...

Juve et Fandor voulurent se précipiter... mais tandis que Fandor à son tour s’écroulait, étouffant un juron, Juve hurlait :

— Nom de Dieu... nous sommes pris !... il s’échappe !

Et, tandis que le policier dans un effort désespéré tentait de faire un pas, – il semblait cloué sur le sol, – Fantômas, vif comme l’éclair, sautait par-dessus le corps de M. Havard. gagnait la porte, la claquait derrière lui. On entendit un éclat de rire... Fantômas s’éloignait.

— C’est de la sorcellerie, cria M. Havard.

— Déchaussez-vous ! déchaussez-vous ! hurla Juve, qui, lui-même, déjà pieds nus, s’élançait à travers la maison, le revolver en main, pensant rejoindre le bandit.

Mais, lorsque le policier arriva à la porte d’entrée de l’hôtel, il trouva les agents amenés par M. Havard devisant tranquillement... ils n’avaient rien vu... la rue était déserte... en une seconde Fantômas avait disparu, s’était évanoui... lui, l’insaisissable, était encore une fois parti, avait encore une fois échappé à ceux qui le poursuivaient si âprement !

— Oh ! c’est très simple, expliqua Juve à M. Havard et à Fandor interloqués, c’est très simple, ce qui s’est passé. J’en ai eu l’immédiate intuition quand je vous ai vu tomber, monsieur Havard, quand Fantômas s’est appuyé à la boiserie...

— Il pressait un bouton électrique, n’est-ce pas ?...

— Oui, Fandor, il établissait un courant... parbleu ! ce misérable avait prévu cette ruse insensée... il a disposé sous le plancher de cette chambre, depuis longtemps j’imagine, de puissants électro-aimants... Au moment où M. Havard s’avançait pour l’arrêter, au moment où il ne pouvait plus penser se tirer d’affaire en payant d’audace, il a établi le courant... et M. Havard et moi, et toi, Fandor, nous avons tous été cloués sur le sol, les pieds rivés au plancher par l’attraction qu’exécutaient ces électroaimants sur les clous de nos souliers, il était alors libre de s’en aller, lui, Fantômas, qui, bien certainement, avait à ses souliers des semelles en matière isolante.

Ni M. Havard ni Fandor ne répliquèrent. D’avoir tenu une minute Fantômas à leur merci, d’avoir cru qu’ils allaient enfin s’emparer de l’abominable criminel et de l’avoir vu soudain s’échapper, un désespoir profond leur mettait presque les larmes aux yeux.

— Nous sommes maudits ! disait Fandor, car, cette fois, nous n’avons rien à nous reprocher, nous ne pouvions pas prévoir cela !...

Le journaliste ajouta tout bas, pour lui-même :

— Pauvre Élisabeth... comment lui annoncer que nous avons laissé échapper le meurtrier de son frère ?